Portrait : Manu Payet

Manu Payet

Un ovni de la comédie

Arrivé par hasard à la radio et devenu l’une des valeurs sures du théâtre et du cinéma, le comédien a animé la 43e Nuit des Césars. Une corde de plus à l’arc de cet ambassadeur smart au répertoire aussi élargi et complet qu’un couteau suisse.  

Bar d’un grand hôtel de l’avenue de la Paix. Son attachée de presse nous avise que Manu Payet va avoir une vingtaine de minutes de retard. Le tarif habituel. Le comédien et réalisateur court après le temps. Il a toujours couru. A la Réunion où il a grandi, le groupe de rock où il jouait avait été baptisé « Everylate ». Tout le monde l’a toujours attendu. Cela lui est déjà arrivé de rejoindre le plateau d’une émission de télévision avec une heure et demie de retard. De quoi être furibard. Mais, le garçon est désarmant. Il débarque le sourire aux lèvres. Commande une bière. Demande votre prénom. Manu met tout de suite ses interlocuteurs à l’aise. Il a le tutoiement facile. Il a le rire au bord des lèvres. L’attente est déjà oubliée. La conversation roule sur sa carrière. Le 2 mars dernier, Manu a présenté la 43ème Nuit des César, à la Salle Pleyel. Une sacrée récompense.  La reconnaissance de son talent et d’une carrière menée tambour battant depuis ses débuts à la radio NRJ de la Réunion. Une nouvelle corde à son arc pour ce galopin qui usait ses culottes en fac d’anglais. Puis un jour, le destin a frappé à sa porte de ce rocker dans l’âme. Le groupe de rock se produit à la fac. « A la fin du concert, un patron de radio est venu me voir. Il me dit : vous êtes beaucoup plus drôle entre les morceaux. J’étais super vexé. Il propose de venir dire des conneries à la radio NRJ Réunion. C’est ainsi que je me suis retrouvé derrière des platines à passer des morceaux que je n’aimais pas », raconte Manu Payet. « Finalement, je me suis pris au jeu car c’était la première fois que je faisais quelque chose qui ne m’était pas imposé, au grand dam de ma mère qui enseignait le catéchisme »

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Manu Payet

Une éducation austère

«On m’avait toujours demandé de fermer ma gueule et là on me payait pour l’ouvrir. Cela ne se refuse pas»

La vie chez les Payet n’est pas très rock’n roll. L’éducation à l’ancienne est du genre sévère et dénuée de fantaisie. « Je pense que j’ai développé ce côté fantaisie et divertissement pour contrebalancer le sérieux de mes parents », dit-il. Et d’ajouter : « J’ai bien attendu quatre mois avant d’annoncer à ma mère que je n’allais plus à la fac et que je passais mes journées à la radio, lui précisant que cela me plaisait et que je souhaitais continuer. On m’avait toujours demandé de fermer ma gueule et là on me payait pour l’ouvrir. Cela ne se refuse pas ». Réponse de sa maman Payet : « Si, justement cela se refuse ! ». Maman Payet est très triste. Sa famille ne comprend pas ce qu’elle considère être un délire. « J’étais considéré comme un ovni à la maison ». Pas question pour Manu de laisser passer sa chance. D’autant qu’elle connaît un nouveau coup de boost alors qu’il vient de franchir le cap des 25 ans. « Un jour, l’adjoint du directeur d’antenne de NRJ Paris débarque à la Réunion. Après m’avoir écouté, il demande à me voir. Il me complimente et m’invite à dîner pour mieux me connaître. Le surlendemain, il me propose de faire un essai deux nuits à l’antenne nationale ». Et de me dire : « On verra si ça va. De toute façon, ton père travaille pour Air France. Au pire, tu pourras rentrer facilement ». Son père Gérard revient sans cesse. « Mon père, c’était un bonhomme. Il lui dit, si vous prenez le petit, vous le prenez », glisse Manu. Décédé d’une crise cardiaque il y a dix ans, Gérard était le responsable du fret aérien d’Air France dans l’océan indien. « Mes parents m’ont laissé poursuivre mon délire. Papa m’a pris un billet open, pensant que j’allais revenir. Je n’ai jamais utilisé le retour ». 

L’essai, on l’aura compris, est concluant. « Le lendemain de la deuxième nuit, un vendredi, je me retrouve dans le bureau du patron. Il écoute ma pige », raconte Manu. « Presque les larmes aux yeux, il me lance : mais d’où tu viens ? Tu es un enfant de la radio me dit-il ». Il poursuit : « La grille de la rentrée débute lundi. Elle est figée et nous l’avons communiquée à la presse mais je vais faire quelque chose de dingue. Je vais t’ajouter ». Manu Payet n’en revient pas. Il est hyper flatté et en même temps terrorisé à l’idée d’accéder au Graal. « Je débute ce lundi ? Mais, je suis qu’avec un petit sac », lui dis-je. Manu s’entend répondre : « Tu vas faire venir d’autres affaires. » Le lundi, il se présente au siège de NRJ. Sa carrière prend son envol. Il va successivement la tranche 12h-16h, puis 19h-minuit et enfin, 6h-9h, la plus importante. Aujourd’hui, Manu jette un regard attendri sur cette période. « La radio est une excellente école. A tous les niveaux. Elle donne le sens du rythme, permet de travailler le débit, la voix, la concision et la façon dont on s’exprime. C’était d’autant plus important dans mon cas puisqu’une radio musicale ne laisse pas beaucoup de temps de parole. Pendant 25 secondes, il faut délivrer un maximum d’informations intelligibles aux auditeurs. » Les parents de Manu peuvent être fiers. Le métier qu’il exerce n’en est pas vraiment un pour eux mais au moins, il s’épanouit et exerce son métier avec sérieux. Enfin presque. Le parcours au sein de la radio n’est pas exempt de couacs. Le plus fameux restera un soir la diffusion de la même programmation musicale que la veille. « Lorsque j’animais la tranche horaire du soir, on avait les clés de la radio. Un soir, vers 21h20, l’un des gars de l’équipe me dit qu’il a l’impression que la programmation de la veille est en train de repasser. Depuis plus de 2 heures ! C’est une grosse connerie. Le passage des musiques est programmé à l’avance, orchestré, minuté. On ne peut pas y déroger. Que fallait-il ? La fermer ou prévenir la hiérarchie ? Je me voyais déjà utiliser le retour de mon billet open. Finalement, nous avons décidé d’appeler le directeur d’antenne à son domicile pour le prévenir. J’ai pris une soufflante comme jamais. »

Le lendemain, Manu Payet avait refait sa valise, certain de devoir reprendre le chemin de la Réunion. Finalement, la bévue a été effacée. Manu a déjà la tête ailleurs. Il rêve de se produire sur la scène, de monter un spectacle. Le meilleur moyen de donner corps à ses envies est de s’inscrire au cours Florent. « J’y suis allé mais lorsque j’ai vu le prix de l’inscription, je suis tombé à la renverse. C’était au-dessus de mes moyens d’autant que je n’avais pas encore le contrat de la radio. » Finalement, la radio lui signe son contrat de travail. Manu entre au cours Florent. Pas pour longtemps. L’homme pressé toujours en retard écrit un one-man show avec un copain. Il monte pour la première fois sur les planches à Genève. En première partie d’un spectacle de Gad Elmaleh. « J’étais mort de trac ! », se souvient-il. Le contact avec le public, c’est son truc. Ses projets sont devenus incompatibles avec la radio. « J’ai démissionné de la radio après avoir écrit mon spectacle », dit-il. Ce premier le mène sur la scène du Splendid pendant six mois. Après des débuts poussifs, le spectacle décolle. Il enchaîne avec une tournée en province. Un drôle de truc qui lui  rappelle quelques moments de solitude. « Quel contraste entre la communion avec le public, les applaudissements et le silence quand tu rejoins ta chambre d’hôtel. C’est un peu glauque ». De la scène à la caméra, il n’y a qu’un pas qu’il ne tarde pas à franchir. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, lui le champion de l’improvisation n’a jamais été pris lors d’un casting. « J’ai passé mille castings mais cela n’a jamais marché.

«A froid, je suis incapable de faire quoi que ce soit. Je suis tétanisé par la peur. Je n’arrive pas à m’exprimer», assure Manu.

Sous la drôlerie, la dérision, perce la sensibilité d’un homme à fleur de peau.  Le cinéma finit tout de même par frapper à sa porte. Excusez du peu, il est invité à donner la réplique à Gérard Depardieu et à Fanny Ardant, deux monstres du cinéma, dans Hello Goodbye.  « Il y a pire pour débuter au cinéma. Je suis parti deux jours tourner à Tel Aviv. La production ne m’avait adressé que mon texte que j’avais appris par cœur. Gérard a été bienveillant. » Cette première incursion derrière la caméra ouvre des portes. Il tourne ensuite Coco, le film de Gad Elmaleh. « On s’est bien marré. » Sans que l’on ait vu la montre tourner, Manu Payet a grandi avec le cinéma. Il a prêté sa voix au héros des enfants avec le Po de Kung Fu Panda et à Bill dans Boule et Bill, puis on l’a découvert en petit ami dans Tout ce qui brille, en bon copain dans Nous York, en père divorcé dans Tout pour être heureux. Sa filmographie compte déjà 30 apparitions à l’écran. Et il ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Il vient de tourner Budapest, un film qu’il a écrit.

L’histoire vraie de deux anciens étudiants boursiers d’HEC qui crée une société dédiée à l’organisation de l’enterrement de vie de garçons des Français à Budapest. « On a essayé de ne pas être trop trash », assure-t-il. Manu en a délégué la réalisation. « Je n’avais pas le temps. Je suis actuellement sur les planches pour mon spectacle Emmanuel. » Manu court après le temps. A-t-il peur de s’ennuyer ? Il déborde surtout de projets. L’actualité, c’est donc Emmanuel au théâtre de l’Œuvre. Un nouveau one-man show très autobiographique mis en scène par Benjamin Guedj « Je raconte mon histoire depuis mon enfance. Je me moque de maman. Je la houspille. Ca va de maman qui dit « il nous saoule cet enfant Gérard » à maman qui m’appelle pour que je la fasse rigoler. » Silence. Les yeux se perdent dans le vague. Il demande à son agent de lui donner son portable. Une idée vient de lui traverser l’esprit. « Je passe mes journées à prendre des notes. » Son smartphone regorge d’informations. « Je shazame toutes les musiques, mêmes les titres que je connais déjà pour les retrouver dans mes tags. J’ai aussi une liste de restaurants et d’épiceries où trouver les meilleurs Produits » La cuisine occupe une place importante dans sa vie. « J’adore bien manger. Lorsque je suis en province, j’arrange pour découvrir les spécialités locales et les meilleures adresses. » Et pour accompagner les plats, ses préférences vont aux nectars de la Bourgogne, qu’ils soient blancs ou rouges. Peu importe. Pendant Emmanuel, il a mis en veille son addiction gastronomique. « Il faut respecter une hygiène de vie, sinon tu ne peux pas tenir la distance », dit-il.

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Manu Payet

«C’est le parfait compromis pour moi. La voiture est assez grande pour accueillir notre bébé, suffisamment compacte pour trouver facilement une place de stationnement en ville et suffisamment puissante et stable pour l’autoroute.»

Jamais avare d’une blague ou d’un bon mot, Manu Payet a aussi des réels talents d’imitateur. « Pas les politiques, cela ne m’intéresse pas. » Manu imite à la perfection Jean-Pierre Marielle avec qui il a déjà joué au théâtre. L’un de ses maîtres à penser. L’une de ses références. « Jean-Pierre est un punk comme Jean-Paul Belmondo et Jean Rochefort. » De vrais ribouldingues. Des hommes libres. Les yeux de Manu Payet s’illuminent en parlant d’eux. De Jean Rochefort qu’il admire et avec qui il a joué, il lui a récemment rendu hommage au nom de toute la famille du spectacle. Manu Payet a présenté la 43ème cérémonie des Césars, le 2 mars dernier à la Salle Pleyel. Une récompense. « Un cadeau », dit-il. « J’aurai bien voulu que papa voit ça. » Nouveau silence. Il reprend le fil par une mimique du visage comme il en a le secret dans ses one-man show puis raconte qu’il a posté sur son compte Twitter une photo de lui mangeant une salade… César pour annoncer sa participation à la Nuit des Césars. L’auditoire s’esclaffe. Manu Payet inspire la jovialité.

Les artistes ont coutume de dire qu’ils n’ont plus de vie lorsqu’ils font un spectacle ou qu’ils tournent un film. Imaginez alors ce que vit Manu Payet en ce moment. Malgré un agenda surchargé, Manu trouve encore le temps de s’évader le temps d’un week-end en Normandie. Au volant de sa bombinette : une smart Forfour Brabus à transmission automatique. « C’est le parfait compromis pour moi. La voiture est assez grande pour accueillir notre bébé, suffisamment compacte pour trouver facilement une place de stationnement en ville et suffisamment puissante et stable pour l’autoroute. » Et après ? « La nature ayant horreur du vide, on repartira pour de nouvelles aventures après être passé par un sas de décompression en partant quelques jours en famille », déclare Manu. Où pourrait-on le croiser ? Loin. Du côté de Carmel, en Californie. A Big Sur, sur les rives du Pacifique. L’un de ses spots préférés. Et après ? Il trouvera certainement un nouveau projet pour jouer la comédie et faire le pitre. Un rôle de méchant ? Ce n’est pas dans sa nature. Manu est un vrai gentil.